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Télétravail et alimentation : quels effets sur nos habitudes?

Nutritionniste-Diététiste Québec, Beauport, Beaupré, Sainte-Foy, Neufchâtel, l'Ancienne-Lorette ou Val-Bélair avec Marlène Bouillon par Marlene Bouillon, Dt.P., Ph.D., Nutritionniste-Diététiste et docteure en physiologie/endocrinologie, Directrice scientifique

Télétravail et alimentation : quels effets sur nos habitudes?

Le télétravail fait désormais partie du quotidien de nombreux travailleurs. Pour certains, il offre plus de flexibilité, élimine de longs déplacements et facilite l’organisation des repas. Pour d’autres, travailler à quelques mètres de la cuisine semble plutôt avoir brouillé certains repères : dîner repoussé, repas pris devant l’écran, collations plus fréquentes ou impression de manger « un peu n’importe quand ».

Ces observations reviennent d’ailleurs dans la pratique des nutritionnistes. Mais que nous dit réellement la science?

La réponse est plus nuancée qu’un simple « le télétravail nous fait davantage grignoter ».

Contexte et problématique du télétravail sur les habitudes

Une première précaution s’impose lorsqu’on consulte la littérature scientifique sur le télétravail : une grande partie des études disponibles ont été réalisées pendant la pandémie de COVID-19.

Or, télétravailler alors que les déplacements sont restreints, que les installations sportives et certains services sont fermés, que les enfants sont parfois à la maison et que la population vit une période d’incertitude exceptionnelle n’est pas comparable au télétravail pratiqué aujourd’hui.

Les études réalisées pendant cette période demeurent utiles, mais leurs résultats doivent donc être interprétés dans leur contexte. Il serait hasardeux d’attribuer au télétravail des changements qui ont aussi pu être influencés par le confinement et les nombreuses perturbations de la vie quotidienne.

La question est donc moins de savoir si le télétravail est « bon » ou « mauvais » pour la santé que de comprendre comment un changement d’environnement de travail peut modifier nos habitudes quotidiennes.

Nous pensons rarement à notre environnement de travail comme à un élément qui organise nos prises alimentaires. Pourtant, une journée au bureau comporte une succession de repères : le déplacement du matin, l’heure d’arrivée, les pauses, les réunions, les collègues qui partent dîner, l’endroit où l’on mange, puis le retour à la maison.

Tous ces éléments peuvent contribuer, à différents degrés, à donner une structure temporelle à la journée. La littérature sur les habitudes de repas considère d’ailleurs la fréquence, l’espacement, la régularité et le moment des prises alimentaires comme différentes dimensions de la structure alimentaire.

En télétravail, plusieurs de ces repères disparaissent ou se transforment. Le lieu de travail peut se retrouver à quelques pas de la cuisine. Une réunion virtuelle peut se prolonger pendant l’heure habituelle du dîner. Le repas peut être retardé, pris devant l’ordinateur ou parfois remplacé par plusieurs petites prises alimentaires au fil de la journée.

Cela ne signifie pas que le télétravail désorganise nécessairement l’alimentation. Pour certaines personnes, cette nouvelle flexibilité permet au contraire de cuisiner davantage, de prendre le temps de manger ou de mieux tenir compte de leurs signaux de faim.

Le télétravail change surtout l’environnement dans lequel nos habitudes prennent place.

Explication scientifique des changements d'habitudes

Les données canadiennes nous donnent un indice particulièrement intéressant.

Selon l’Enquête sur l’emploi du temps de 2022, les Canadiens qui télétravaillaient à domicile consacraient environ 9 minutes de plus par jour à manger et à boire que les non-télétravailleurs, et 14 minutes de plus que les télétravailleurs qui travaillaient sur place. Ils étaient également environ 5 points de pourcentage plus susceptibles de manger ou boire pendant leur temps de travail rémunéré.

Attention toutefois à ce que ces données ne nous disent pas. Elles ne permettent pas de conclure que les individus en télétravail grignotent davantage ni que leur alimentation est de moins bonne qualité.

Elles montrent plutôt que travail et alimentation peuvent davantage se chevaucher lorsque le travail se déroule à domicile.

Ce chevauchement entre le travail et les moments consacrés à manger pourrait contribuer à ce que certaines personnes décrivent comme une perte de structure alimentaire.

Il serait tentant d’expliquer le grignotage en télétravail simplement par la proximité du réfrigérateur ou du garde-manger.

La réalité est beaucoup plus intéressante.

Nos comportements alimentaires sont influencés par de nombreux signaux de notre environnement : la disponibilité et la visibilité des aliments, leur proximité, les personnes qui nous entourent, l’heure, le lieu et les habitudes que nous avons développées dans ce contexte. La littérature sur les influences contextuelles montre effectivement que des signaux alimentaires environnementaux peuvent influencer automatiquement nos choix et comportements.

Le télétravail ne fait donc pas disparaître l’influence de l’environnement sur notre alimentation : il change l’environnement qui exerce cette influence.

Et le bureau n’est certainement pas un environnement alimentaire neutre. Les aliments apportés par les collègues, les pauses collectives, la cafétéria ou les commerces environnants peuvent eux aussi influencer nos prises alimentaires.

Les études qualitatives montrent d’ailleurs les deux côtés de cette réalité : certains travailleurs décrivent des repas moins structurés ou davantage de grignotage à domicile, alors que d’autres profitent plutôt du télétravail pour cuisiner ou préparer un véritable dîner.

Autrement dit, la proximité de la cuisine n’est ni un avantage ni un problème en soi.

Mécanismes et fonctionnement des habitudes alimentaires en télétravail

Le grignotage : une observation clinique qui mérite encore d’être étudiée

Nos nutritionnistes entendent régulièrement parler de grignotage plus fréquent depuis le passage au télétravail.

La littérature apporte certains éléments compatibles avec cette observation : accessibilité constante des aliments, stress, ennui, repas moins structurés ou proximité de la cuisine sont évoqués par certains travailleurs.

Mais les données permettant d’affirmer que le télétravail contemporain augmente à lui seul la fréquence du grignotage sont insuffisantes.

Cette nuance est importante.

La maison était déjà, avant la généralisation du télétravail, un lieu important de consommation de collations. Le télétravail pourrait donc, chez certaines personnes, augmenter simplement le temps passé dans un environnement où certaines habitudes alimentaires existaient déjà.

Plutôt que de parler de manque de volonté, il devient alors beaucoup plus pertinent de s’intéresser à l’interaction entre la personne, ses habitudes et son environnement.

Et lorsqu’on mange devant son ordinateur?

Le dîner devant l’écran est probablement l’une des manifestations les plus visibles du chevauchement entre travail et alimentation.

On entend souvent que manger devant un écran fait automatiquement manger davantage. Là encore, la science demande davantage de nuance.

Une méta-analyse publiée en 2026 regroupant 50 études expérimentales ne montre pas d’effet global statistiquement significatif de la distraction sur la consommation pendant le repas lui-même. L’analyse suggère toutefois une augmentation de la consommation lors d’une prise alimentaire subséquente; le type de distraction semble également avoir son importance.

L’enjeu ne se résume donc pas aux calories consommées devant l’écran. Travailler tout en mangeant détourne également une partie de notre attention de l’expérience du repas.

C’est d’ailleurs pourquoi les nutritionnistes encouragent à prendre le temps de manger et à limiter les distractions pendant les repas.

Application concrète au quotidien

Les changements associés au télétravail ne concernent évidemment pas seulement l’alimentation.

L’une des observations les plus constantes de la littérature concerne le mouvement intégré à la journée. Une revue systématique avec méta-analyse publiée en 2025 rapporte qu’en comparaison avec le travail sur site, le travail à domicile est associé en moyenne à environ 31 minutes supplémentaires de comportement sédentaire pendant les heures de travail et à quelque 2 500 pas de moins par jour. Les auteurs soulignent toutefois l’hétérogénéité importante des études et le fait que la majorité des travaux disponibles ont été réalisés pendant la pandémie.

Cela ne signifie pas nécessairement que les individus en télétravail cessent de faire de l’exercice. Une étude canadienne réalisée à partir de données de 2021 illustre justement cette complexité : ceux en télétravail y rapportaient davantage d’activité physique récréative et légèrement plus de sommeil que les travailleurs sur site, dans un contexte qui demeurait toutefois celui de la pandémie.

Ce qui disparaît parfois, ce sont plutôt tous ces petits déplacements auxquels nous ne pensions même pas : marcher jusqu’au transport en commun ou depuis le stationnement, circuler dans l’édifice, se rendre à une réunion, aller voir un collègue ou sortir pour dîner.

Un homme en télétravail attache ses chaussures de sport à côté de son chien, prêt à faire de l'exercice pour intégrer le mouvement dans sa journée.

La journée de travail elle-même peut aussi changer. Sans le déplacement du retour à la maison pour en marquer la fin, il peut être tentant de prolonger le travail au-delà de l'horaire habituel. Une dernière tâche, un dernier courriel… puisque l'ordinateur est déjà là.

Une revue systématique récente sur le travail à distance confirme l’importance de cette frontière entre travail et vie personnelle : l’absence de séparation physique peut compliquer la déconnexion psychologique chez certains travailleurs, tout en montrant que cette expérience dépend des caractéristiques du travail, des comportements et des ressources individuelles.

Une femme travaille sur son ordinateur portable tard le soir à la maison, symbolisant le débordement du travail sur la vie familiale en télétravail.

Ces changements peuvent donc agir à la fois sur le temps passé assis et les occasions de bouger au cours de la journée.

Le télétravail possède par ailleurs un avantage évident : il peut libérer le temps auparavant consacré aux déplacements.

En 2022, les télétravailleurs canadiens à domicile récupéraient plus d’une heure par jour en l’absence du déplacement vers le travail. Ils dormaient également environ 19 à 23 minutes de plus et consacraient environ une demi-heure supplémentaire aux loisirs, tant actifs que passifs.

Ce temps récupéré peut donc servir à dormir davantage, cuisiner, prendre un vrai repas, bouger, s’occuper des enfants… ou passer davantage de temps devant un écran.

C’est probablement l’un des constats les plus intéressants de cette littérature : le télétravail ne détermine pas à lui seul ce que nous faisons de notre journée. Il redistribue plutôt certaines contraintes et certaines occasions.

C’est probablement ici que la prudence scientifique est la plus importante.

De nombreuses études, particulièrement celles réalisées pendant la pandémie, ont rapporté des variations de poids ou d’IMC. Mais elles reposent fréquemment sur des données autodéclarées et ont été réalisées dans un contexte où de nombreux autres facteurs pouvaient modifier les habitudes de vie.

Surtout, le poids et l'IMC ne nous renseignent pas sur la composition corporelle : ils ne permettent notamment pas de distinguer la masse grasse de la précieuse masse maigre.

Les études utilisant de véritables mesures de composition corporelle chez les télétravailleurs sont beaucoup moins nombreuses. À ce jour, il serait donc prématuré d’attribuer au télétravail un effet précis sur la masse grasse ou la masse maigre.

Le télétravail offre davantage d’autonomie dans l’organisation de la journée. Mais cette liberté peut parfois nous demander de recréer consciemment certains repères que le milieu de travail fournissait auparavant.

Il peut s’agir de prévoir une véritable pause pour dîner, de quitter son écran pour manger lorsque c’est possible, de créer des occasions de se lever et de bouger ou encore de marquer plus clairement le début et la fin de la journée de travail.

Il ne s’agit surtout pas de reproduire artificiellement l’horaire du bureau ni de manger à heure fixe lorsque la faim n’est pas présente.

L’objectif est plutôt de reconnaître que nos comportements ne dépendent jamais uniquement de notre volonté : ils sont aussi façonnés par les environnements dans lesquels nous vivons et travaillons.

Le télétravail n’est donc ni l’ennemi ni l’allié automatique de nos habitudes de vie. Il transforme notre environnement quotidien et, avec lui, certains des repères qui guidaient auparavant nos comportements.

La question devient alors moins « Est-ce que le télétravail nuit à nos habitudes? » que « Quels repères avons-nous besoin de recréer pour que cette façon de travailler nous convienne? »

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Ce qu'on observe en clinique

Mon regard de nutritionniste

Ce que je trouve particulièrement intéressant avec le télétravail, c’est qu’il nous rappelle à quel point nos habitudes alimentaires ne sont pas uniquement une affaire de connaissances ou de volonté.

Dans notre pratique, nos nutritionnistes rencontrent des personnes qui disent avoir perdu leurs heures habituelles de repas depuis qu’elles travaillent à la maison, grignoter davantage ou réaliser en milieu d’après-midi qu’elles n’ont toujours pas dîné.

D’autres racontent exactement l’inverse : elles ont enfin le temps de préparer leur dîner, mangent moins souvent sur le pouce ou apprécient de pouvoir davantage écouter leurs signaux de faim.

Ces expériences, en apparence contradictoires, ont probablement quelque chose en commun : l’environnement a changé.

Plutôt que de chercher immédiatement à imposer de nouvelles règles, il peut être utile de se demander : Quels repères m’aidaient auparavant? Lesquels ai-je perdus? Et lesquels gagnerais-je à recréer à la maison?

Parfois, une petite modification de l’environnement ou de l’organisation de la journée peut être beaucoup plus utile qu’une nouvelle règle alimentaire.

FAQ

Est-ce que le télétravail fait davantage grignoter?

Nous n’avons pas actuellement de données suffisamment solides pour l’affirmer de façon générale. Certaines études et observations cliniques suggèrent davantage de grignotage chez certaines personnes, notamment lorsque les aliments sont constamment accessibles ou que les repas deviennent moins structurés. D’autres personnes rapportent au contraire moins grignoter à domicile. L’effet semble dépendre de la personne et de son environnement.

Est-ce mauvais de manger devant son ordinateur?

Pas nécessairement, si à l’occasion. Toutefois, travailler en mangeant détourne une partie de notre attention du repas. Les recherches sur l’alimentation distraite suggèrent que cela peut influencer la prise alimentaire ultérieure. Et prendre une véritable pause lorsque c’est possible permet aussi simplement… de prendre une pause.

Faut-il manger à heures fixes lorsqu’on télétravaille?

Une certaine structure peut être utile, mais elle n’a pas à devenir rigide. L’objectif est plutôt d’éviter que le travail repousse constamment les repas ou que les prises alimentaires se succèdent toute la journée sans véritable moment pour manger.

Le télétravail fait-il prendre du poids?

Les données ne permettent pas d’établir une relation simple de cause à effet. Beaucoup d’études ont été réalisées pendant la pandémie, alors que de nombreux autres facteurs avaient changé simultanément. Et surtout, un changement de poids ne nous dit pas à lui seul ce qui arrive à la masse grasse et à la masse maigre.

Est-on nécessairement moins actif en télétravail?

Le télétravail peut toutefois faire disparaître une partie du mouvement naturellement intégré aux déplacements et à la journée au bureau. À l’inverse, le temps économisé sur le transport peut être utilisé pour bouger davantage. Ce que l’on fait du temps récupéré compte donc beaucoup.

Pourquoi peut-il être plus difficile de décrocher lorsqu’on travaille de la maison?

Parce que certaines frontières physiques disparaissent. Il n’y a plus nécessairement de trajet ou de changement de lieu pour marquer la fin du travail, tandis que l’ordinateur et les communications professionnelles demeurent accessibles. Cette expérience varie toutefois selon la charge de travail, l’autonomie, les attentes de l’employeur et l’organisation personnelle.

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Références

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